Le 21/11/2025
L’Ukraine, étranglée mais indomptable, s’est transformée en laboratoire où se redéfinit la guerre moderne. Dans l’ombre des hésitations occidentales, Kyiv invente une puissance militaire autonome qui pourrait bien remodeler l’équilibre stratégique européen.
Rédigé par : Margot ANDRIOLLO.
L’article en quelques mots :
Sous pression constante, l’Ukraine est devenue l’atelier brut et incandescent de la guerre moderne. Coincée entre l’ambiguïté stratégique américaine, l’hésitation européenne et l’agressivité russe, Kyiv forge sa propre autonomie militaire. D’un pays envahi sans supériorité aérienne, elle a muté en laboratoire technologique, industrialisant des drones par millions et développant des missiles longue portée comme le FP-5 « Flamingo ». Cette innovation accélérée, nourrie par l’économie de guerre, bouleverse les équilibres européens, révèle l’impuissance productive de l’UE et repositionne l’Ukraine comme nouveau centre de gravité stratégique du continent. Sur un front où se mêlent guerre psychologique, bataille industrielle et affrontement technologique global, Kyiv incarne désormais la nouvelle grammaire des conflits à haute intensité.

Sous contrainte permanente, l’Ukraine incarne aujourd’hui la fabrique de la guerre moderne. Face à une triple pression : celle de l’incertitude d’une aide américaine fragilisée depuis le retour de Donald Trump, des indécisions européennes sur la conduite du soutien militaire et économique, ainsi que de l’instabilité de son voisinage, Kyiv se trouve au cœur d’un champ de forces où la survie nationale se confond avec l’innovation stratégique militaire. Pendant que Moscou mène une guerre structurelle et psychologique d’épuisement, l’Ukraine est devenue un laboratoire d’innovation militaire à pas forcé, observé de tous. Alors que Donald Trump se présentait, aux yeux du monde, comme l’atout indispensable à la résolution de ce conflit qui dure depuis 2014, Kyiv avait entamé un nouveau chapitre : celui de sa propre autonomie stratégique, avec le développement des drones et aujourd’hui du missile de croisière FP-5 « Flamingo » ayant une portée d’environ 3 000 km. L’évolution de cette guerre à haute intensité souligne la centralité du contrôle militaire de la frappe à longue portée, l’innovation technologique et l’importance de l’adaptation en temps de guerre afin d’aspirer à une autonomie militaire en tant que pays agressé se situant à la croisée de deux mondes qui s’opposent.
De la défense à la dissuasion : trajectoire d’une autonomie militaire ; état des lieux sur le conflit
Lorsque l’Ukraine a été envahie par la deuxième puissance nucléaire, elle ne disposait pas réellement de supériorité aérienne et a été contrainte de revenir aux fondamentaux des conflits armés et de mobiliser pleinement sa population. Nous avons affaire à une guerre d’attrition dans laquelle le rapport de force démographique et numérique, ainsi que la capacité à durer dans le temps grâce à des stocks et flux suffisants, sont essentiels. La dissymétrie démographique et militaire du conflit est flagrante. La Russie mobilise sans limite une population quatre fois supérieure à celle de l’Ukraine, au prix d’environ 1 000 morts par semaine. Pendant que les Russes usent de la masse et du temps, Kyiv use de la résilience et du soutien occidental, créant un déséquilibre structurel.
Dans la première phase de la guerre, la doctrine ukrainienne est contenue par la diplomatie : « ne pas frapper le sol russe », « ne pas franchir les lignes rouges » fixées par Washington et Bruxelles. Dans ce sens, la guerre devient un accélérateur industriel. Les premiers drones tactiques ukrainiens (Beaver, Fury, Punisher) apparaissent dès le printemps 2023. Selon le Royal United Services Institute (RUSI), l’Ukraine passe en quelques mois d’une production artisanale à une capacité semi-industrielle, atteignant plus d’un million d’unités par an en 2024. L’importance de la technologie civile, avec ses caméras, batteries, microcontrôleurs, a alimenté l’innovation militaire décentralisée, réduisant ainsi les coûts et les délais de conception pour l’Ukraine. En 2024, l’Ukraine adopte une doctrine de projection asymétrique. Elle ne veut plus subir la guerre sur son sol, plus de ligne rouge, mais un transfert du conflit sur le sol russe. Dès lors, l’Ukraine appréhende la guerre autrement en priorisant la longue portée avec une dronisation de masse. Effectivement, le champ de bataille prépare la table des négociations. Dans la logique russe, héritée du soviétisme, ce qui est occupé devient négociable. Dans ce sens, l’Ukraine ne compte pas arriver les mains vides aux négociations ; tant qu’elle résiste, elle conserve sa légitimité à réclamer l’intégrité de son territoire.
L’Ukraine a converti son économie : startups, cofinancements, production dispersée, “Army of Drones”, et désormais missile stratégique national. Chaque contrainte imposée a suscité une innovation. La résilience s’est transformée en capacité de transformation afin de ne plus subir la stratégie mais la produire.
Dans cette nouvelle configuration du conflit, la guerre de haute intensité a imposé une transformation structurelle des capacités nationales. Elle se résume désormais à la résilience industrielle et technologique. Il s’agit de produire, en temps de crise, des armements complexes et des munitions de longue portée capables de compenser l’usure du front et de maintenir la pression sur l’adversaire.
N’oublions pas que, malgré cela, l’Ukraine est lourdement impactée par la guerre, notamment par la stratégie russe de destruction massive des infrastructures énergétiques. En octobre 2022, 30 % des centrales électriques ukrainiennes ont été détruites par les bombardements russes, créant des coupures d’électricité affectant près de 1 100 localités. La quête de l’accès direct à la mer constitue l’un des fondements de la politique de puissance russe. La prise de la Crimée en 2014, puis l’envahissement de l’Ukraine, s’inscrivent dans cette logique de sécurisation de la partie maritime sud, avec notamment la maîtrise de Sébastopol ainsi que l’ouverture vers la Méditerranée orientale. La mainmise sur les ressources naturelles de cette zone joue un rôle dans l’acharnement des armées en vue du contrôle des villes stratégiques. Dans cette perspective, le contrôle des littoraux ukrainiens et des ressources naturelles n’est pas seulement un objectif militaire, mais une quête existentielle pour Moscou. En cela, les négociations se feront sûrement une fois que Moscou contrôlera ces territoires désirés.
Économie de guerre : l’épreuve des faits, drones, Neptune-LR et “Flamingo”
Le Neptune fut le premier jalon de la reconquête ukrainienne technologique. Initialement conçu dans les années 2010 comme un missile antinavire de moyenne portée, le R-360 Neptune a connu en 2024 une version améliorée dite « long-range », capable d’atteindre des cibles terrestres jusqu’à 400 km. Dès lors, le missile FP-5 dit « Flamingo », développé par la société ukrainienne Fire Point, est présenté par Kyiv comme un missile de croisière longue portée revendiquant une portée d’environ 3 000 km et une charge militaire voisine d’une tonne. Fire Point a annoncé une montée en cadence industrielle, avec des estimations médiatiques de dizaines d’unités par mois (chiffres variant selon les sources environ 30 – 50 à des objectifs plus ambitieux).
Sa mise en série et sa production accélérée, annoncées à l’été 2025, marquent un tournant : l’Ukraine n’est plus seulement réceptrice et dépendante d’armements occidentaux et américains, elle devient également productrice de vecteurs stratégiques longue portée. Le « Flamingo » est présenté comme concurrent des missiles de croisière Standoff occidentaux avec un coût unitaire prétendument inférieur. Ce regain de souveraineté industrielle doit être lu à la lumière du Mémorandum de Budapest de 1994, par lequel l’Ukraine renonçait à son arsenal nucléaire hérité des soviétiques en échange de garanties de sécurité de la part des États-Unis, du Royaume-Uni et de la Russie. Dès son invasion, Kyiv a tiré la conclusion que sa survie nationale dépendrait de sa capacité à se défendre seule.
Cette mutation modifie les équilibres opérationnels et industriels en Europe. Elle oblige ainsi la Russie et les États partenaires, à repenser leur posture de défense et de dissuasion. Les industriels de la défense tels que BAE Systems, Rheinmetall ou MBDA ont les yeux rivés sur ce nouveau laboratoire en vue de potentielles coopérations pragmatiques avec l’industrie ukrainienne afin d’intégrer leurs acquis de la guerre dans les domaines du drone, de la propulsion et de l’intelligence artificielle embarquée. De son côté, l’OTAN surveille de près les performances du missile en évaluant la maturité industrielle ukrainienne. Alexei Reznikov, ex-ministre ukrainien de la Défense s’exprimait en 2023 en disant que: « L’Ukraine sera le laboratoire de l’OTAN : tout ce que nous développons ici servira demain à la sécurité européenne. »
La haute intensité a façonné un marché inédit de technologies de guerre « low cost », validées en conditions réelles, qui redéfinissent les priorités industrielles et obligent les acteurs non-impliqués dans la guerre à capter des innovations nées sur le front plutôt que sur le sol européen ou américain. Nous sommes entrés dans un monde où le recours à la guerre est techniquement plus accessible, mais stratégiquement plus complexe. Certes le drone et le missile n’ont pas remplacé la puissance de feu traditionnelle mais il en a modifié la hiérarchie. Sur le champ de bataille, il ne s’agit plus de posséder les armes les plus puissantes, mais celles qui saturent le champ de bataille à un coût marginal faible.
Si les caractéristiques revendiquées de ce nouveau missile sont fiables, la Russie doit désormais considérer que la menace à longue portée ne provient plus seulement d’armes occidentales soumises aux restrictions ITAR mais aussi d’un arsenal autonome ukrainien qui peut être utilisé quand il veut et où il veut. Alors qu’un missile franco-britannique Storm Shadow ou un Taurus allemand ne peut être utilisé qu’à certaines conditions (pas de frappe sur le territoire russe sans feu vert occidental), le « Flamingo » est libre de toute contrainte politique externe.
Les médias d’État russes (TASS, RIA Novosti) parlent de “propagande industrielle” et d’un “missile PowerPoint”. Moscou affirme qu’aucune trace radar de vol correspondant aux caractéristiques du Flamingo n’a été observée, dans ce sens, nous pouvons prétendre que cette communication vise toutefois à délégitimer la montée en puissance industrielle ukrainienne.
N’oublions pas que l’annonce de ce nouveau missile n’est pas un « game changer » dans cette guerre, la survie de l’Ukraine dépend largement du réseau de coopérations technologique et militaire des Occidentaux et des Américains sur le long terme. L’avantage opérationnel conservé par la Russie sur le front oriental est indéniable. À Pokrovsk, les forces russes progressent lentement mais méthodiquement, consolidant leur emprise autour des infrastructures stratégiques. Cette stratégie d’usure vise l’étouffement progressif de la défense ukrainienne.
L’Europe à deux vitesses : inertie productive et dépendance américaine
Depuis 2022, l’Union Européenne, UE, reste surprise et figée tant par la persistance des Russes que par l’innovation militaire des Ukrainiens. Le vieux continent est en train de subir un choc militaire, économique et surtout idéologique. Face à la guerre, l’Union Européenne a su certes maintenir une cohérence remarquable ; renouvellement des sanctions, poursuite des aides économiques et militaires, adoption d’une ligne commune malgré les chantages d’un Viktor Orbán qui instrumentalise le consensus européen, plan de soutien militaire avec notamment le programme ASAP pour un million d’obus. Cependant la bureaucratie et les désaccords internes ont rendu la mise en œuvre de ce programme lent, et la livraison avec deux ans de retard, faute d’une production industrielle suffisante.
Les Européens touchent aux limites de leurs capacités. L’« économie de guerre » demeure un concept plus rhétorique qu’opérationnel. L’Europe parle de puissance stratégique, mais se comporte encore comme un espace de coordination économique, elle soutient l’Ukraine pour qu’elle ne perde pas, sans réellement lui donner les moyens de gagner. L’intention d’achat ukrainienne de Rafale auprès de Dassault incarne l’ambition d’une réindustrialisation européenne face à la dépendance américaine, mais elle expose la faiblesse immédiate du continent à produire au rythme de la guerre.
Par ailleurs, L’UE sait qu’en s’engageant davantage dans le conflit elle court à sa perte. Loin d’avoir les instruments d’une puissance militaire intégrée, sa politique de défense commune procédurale est minée par les réflexes de souveraineté industrielle, chaque pays défendant « ses rafales», « ses chars», «ses industries». Les dépendances à la réglementation ITAR américaine et aux matières premières persistent et freinent son autonomie réelle. Cette dépendance transatlantique flagrante illustre le paradoxe européen de l’autonomie stratégique basée sur des technologies sous contrôle juridique américain. Comme le note un rapport de l’International Institute for Strategic Studies IISS (2025), l’Europe demeure « une puissance industrielle en temps de paix confrontée à une guerre qu’elle ne sait pas encore produire ». Pendant que Kyiv est passé en économie de guerre, Bruxelles débat encore des mécanismes de financement.
L’UE s’inscrit dans cette pensée de soutenir l’Ukraine mais sans altérer le mode de vie des citoyens qui ne vivent pas en guerre. La solidarité est limitée par la stabilité domestique et l’emprise de Washington pour la logistique, la planification et l’armement du conflit. L’Europe ne maîtrise pas le tempo de la guerre ni les conditions d’action. Elle agit, mais dans le cadre défini par d’autres. Par ailleurs, les Européens ne disposent pas de la même liberté monétaire : ils n’ont pas le dollar, et donc ne peuvent financer indéfiniment leur déficit de guerre. Ce simple fait limite l’ambition d’une stratégie autonome. L’Europe finance mais elle ne décide pas.
Kyiv, nouveau centre de gravité de la défense européenne ?
Depuis 2022, Kyiv s’est imposé comme le nouveau centre de convergence stratégique des flux militaires, technologiques et politiques. C’est là que se testent les doctrines clés de la défense européenne en faisant ce que l’Europe ne fait plus : produire, décider et employer sans autorisation tierce. Ainsi, le nouveau missile « Flamingo » est devenu un instrument politique. C’est le premier missile stratégique ITAR-free en Europe. Cela adresse un message à ses partenaires occidentaux en vue de l’idéalisme d’une Europe de la Défense souveraine.
Désormais penser Europe de la Défense, serait peut être penser expertise souveraine de l’Ukraine. Les entreprises telles que Fire Point, Ukroboronprom et AeroDrone ont prouvé qu’elles pouvaient innover, produire et opérer sous le feu de la guerre, sans dépendre d’un écosystème transatlantique sous normes. Tandis que les industriels européens comme Rheinmetall, BAE et Nexter multiplient les contrats sous licences américaines et demeurent liés à la réglementation ITAR, l’Ukraine aspire à une certaine « indépendance ». Nous pouvons noter que plus d’un quart des composants ITAR américains sont présents dans les missiles européens (MBDA, KNDS, Saab) ce qui retarde ou limite les exportations hors OTAN et la manière de soutenir l’Ukraine. En comparaison, l’Ukraine a relocalisé ses chaînes au maximum.
ilibrage doctrinal oblige l’OTAN à repenser sa posture. L’alliance n’a plus affaire à un simple partenaire assisté, mais à un acteur régional capable de projection, d’innovation et d’autonomie partielle. Maintenant il s’agit de trouver un point d’entente entre le maintien du soutien occidental sans restreindre la liberté d’action d’un allié devenu stratégiquement « autonome ». Cette souveraineté se traduit par une redéfinition des équilibres au sein de l’ordre euro-atlantique. Elle renforce la crédibilité de Kyiv sur la scène internationale tout en complexifiant la gestion collective du risque d’escalade. L’Ukraine, en assumant seule la responsabilité de ses frappes et de ses innovations, s’inscrit dans une logique d’autonomie que les Européens peinent encore à adopter pour eux-mêmes.
Géopolitique d’une guerre techno-économique
Dans cette guerre internationalisée, l’innovation technologique, l’information du cyberespace et les technologies de combat franchissent les frontières pour réhiérarchiser les puissances, repenser les alliances et mettre en avant les dépendances. Ce n’est plus seulement un affrontement de deux États mais une compétition industrielle et technologique internationalisée où la souveraineté se mesure à la vitesse de production, à la maîtrise des chaînes d’approvisionnement et l’arsenal de défense aérienne. Désormais les États capables de maîtriser l’IA, le cyber, l’espace et les données, imposent leur rythme stratégique aux autres. Nous avons affaire à une mutation profonde de la conflictualité mondiale, une mondialisation du conflit, en outre, une reconfiguration des rapports de force par l’usage obligatoire de technologies civiles et militaires.
Les rapports de force sont redéfinis par la rapidité d’analyse, d’innovation technologique et de la résilience des réseaux. Les armées font désormais usage de l’intelligence artificielle dans leur sélection de cibles et leur prise de décision afin de prioriser les frappes, anticiper les mouvements ennemis et intégrer en temps réel les données issues des satellites civils et militaires. Ainsi la supériorité technologique devient l’élément décisif de la puissance. Nous pouvons noter que 85 % des capacités de communication ukrainiennes reposent sur des entreprises étrangères, (SpaceX, Amazon, Web Services, Google…) d’où l’importance de la mondialisation du conflit.
Kyiv devient ainsi le prototype d’un hub opérationnel, où se superposent technologies civiles, capital privé, puissance militaire et coalitions techno-militaires comme le montre les drones franco-polonais, l’IA européenne, drones turcs Bayraktar, logiciels israéliens et fonds publics européens. Nous avons affaire à une guerre des normes et des standards, à savoir qui contrôle les semi-conducteurs, la dépendance aux câbles sous-marins, la domination des systèmes d’exploitation et des plateformes numériques. Par ailleurs, le soutien nord-coréen à la Russie traduit la formation d’un axe anti-occidental, une solidarité militaire symbolique mais stratégique pour Moscou. En échange, la Russie fournit des technologies militaires modernes, notamment des systèmes de missiles balistiques et des équipements de guerre électronique. Cette alliance a des répercussions géopolitiques en Asie, notamment des tensions en Corée du Sud et au Japon, qui s’inquiètent de l’amélioration des capacités offensives de Pyongyang.
Moscou de son côté mène une offensive informationnelle parallèle au front militaire en perfectionnant l’art de la guerre cognitive. Il s’agit de diffuser des récits narratifs calibrés pour miner la cohésion ukrainienne et semer le doute à l’étranger. Moscou évoque une corruption endémique de Kyiv, l’échec de la contre-offensive, un supposé bien-être des populations dans les zones occupées, ou encore des rumeurs d’accords secrets « paix contre territoires ». Ces narratives, amplifiées par des armées sur place et la médiatisation de propagande, façonnent la confusion comme nouvelle arme. Moscou joue avec le vrai et le faux afin de semer le doute et détruire la confiance publique. La désinformation devient ainsi un vecteur stratégique d’anéantissement moral comme un petit bombardement invisible. Dans ce cadre, nous pouvons évoquer la corruption ukrainienne comme facteur de vulnérabilité stratégique. Le cas des 40 millions de dollars détournés en août 2022 révèle cette défaillance informationnelle.
Derrière les drones et les missiles, la guerre en Ukraine se joue aussi dans l’ombre, celle des réseaux de renseignement d’une guerre secrète. Moscou mène sa propre bataille intérieure, cherchant à affaiblir Kyiv par la subversion, l’infiltration et la manipulation. L’Ukraine a ouvert plus de 2 000 enquêtes pour collaboration avec l’ennemi et procède régulièrement à des arrestations d’agents travaillant pour le FSB. L’un d’eux, ancien formateur militaire étranger, aurait transmis des informations et du matériel explosif après avoir été recruté début 2024. La Russie conjugue ainsi espionnage classique, guerre électronique et infiltration numérique. La connaissance, la maîtrise du secret et du numérique deviennent une arme pour la bataille de l’intelligence stratégique.
Cette guerre a montré l’importance de la souveraineté technologique et les contours des prochaines guerres. Sabotage de câbles sous-marins, cyber-attaques, espionnage numérique, la guerre se déplace désormais dans les infrastructures invisibles qui soutiennent nos économies et nos armées, compliquant la coordination des mouvements des troupes et de l’approvisionnement. En 2024, une défaillance de câbles a retardé de 24 heures l’arrivée d’informations cruciales sur les positions russes, rendant plus difficile la prise de décision au sein de l’OTAN. Selon l’Agence européenne pour la sécurité des réseaux, les coupures survenues en octobre de la même année ont entraîné près de 500 millions d’euros de pertes, paralysant temporairement les flux bancaires transatlantiques. Ces incidents rappellent que la sécurité du continent repose aussi sur l’interconnexion des technologies. Ainsi, la maîtrise des réseaux de câbles, satellites, données, devient la nouvelle frontière de la puissance européenne dans un monde où la guerre se mène à la vitesse de la lumière.
Références :
- RUSI – Royal United Services Institute : Justin Bronk, Jack Watling, Nick Reynolds, Drone Warfare in Ukraine: RUSI Special Report, 2023-2024.
- IISS – International Institute for Strategic Studies : The Military Balance 2024, sections Ukraine/Russia.
- Seth Jones, Ukraine’s Defense Industrial Mobilization, CSIS Report, 2024
- Dara Massicot, Russian Military Adaptation in the War in Ukraine, RAND, 2023.
- Gustav Gressel, The Race for Drones and Missiles in Europe, ECFR Policy Brief, 2024.
- Melinda Haring, Ukraine’s Techno-Military Ecosystem, Digital Forensics Lab, 2024.
- Article “High-Intensity Warfare in Ukraine: Lessons for Europe, 2023″ Journal of Strategic Studies
- https://americanprestigepod.com/episodes/8287609470
- PREVENTING THE NEXT WAR: A EUROPEAN PLAN FOR UKRAINE; Camille Grand, Jana Kobzova, Nicu Popescu (June 2025)
- https://www.lefigaro.fr/international/achat-futur-de-100-rafale-missiles-anti-aeriens-samp-t-drones-ce-qu-il-faut-retenir-des-annonces-sur-l-ukraine-de-macron-et-de-zelensky-20251117#macron-et-zelensky-signent-une-lettre-d-intention-pour-l-achat-de-rafale
- War and Science in Ukraine Ina Ganguli, Fabian Waldinger, July 12, 2023
